Cultiver son jardin

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écologie, passé, sciences de la vie

C’est une jolie exposition : Le jardin des pharaons.
Ca se passe au jardin botanique de Lausanne et ça nous emmène sur la trace des archéologues d’aujourd’hui.
Tels des policiers scientifiques maniant microscope et traque satellitaire, autour de la découverte des ornements floraux retrouvés dans les sarcophages égyptiens, ces experts dépoussièrent les vestiges des civilisations anciennes. De l’archéo-botanique à la paléoclimatologie, il s’agit avant tout d’étudier les liens que tissent les sociétés humaines avec leur environnement.
Le passé fait écho au présent, le futur se questionne.
Mise en abymes.

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Lausanne est une ville verte. Plutôt.
D’ailleurs, juste à côté de chez moi, en prenant à droite et en remontant la rue, au bout de dix minutes de marche on tombe sur un grand parc. En plus d’héberger des supers jeux qui font le bonheur de ma nièce, haute de trois pommes, en visite, on y trouve aussi un jardin botanique.
Un dimanche du mois de mai, le programme de la Fête de la nature m’annonçait, malicieux, des visites guidées gratuites du jardin en archéo-botanique et climatologie. Il ne m’en fallait pas plus pour me précipiter à la découverte de ce sanctuaire végétal. J’avais bien vu, quelque part, une mention des pharaons qui semblait indiquer que le thème de la visite était l’Egypte ancienne mais je n’y avais pas prêté grande attention.
L’Egypte ancienne, allons donc ! En suisse et dans un jardin botanique ?!
Et bien, quelle ne fût pas ma surprise en découvrant, à côté du jardin, un petit bâtiment avec une vraie exposition dedans ! Une exposition sur les jardins des pharaons. Pour ceux qui ne suivent pas. Et un prétexte pour parler des recherches archéologiques. Ces études qui, en fait, s’attachent à comprendre les liens entre les civilisations et leur environnement. Une belle occasion de comparer avec les changements climatiques actuels. Juste comme ça, sans jugement ni prétention. Une simple mise en perspective.

L’archéo-botanique

Quand on pense archéologie, Indiana Jones nous vient forcément à l’esprit. Mais pour dépoussiérer le passé et découvrir les vestiges des civilisations anciennes, les archéologues sont plutôt des Dexter en puissance, le machiavélisme en moins.
Tout d’abord, ils prélèvent tout ce qu’ils peuvent, si il y a des macro-restes, des gros restes, c’est mieux. Végétaux, les restes égyptiens dont il est question ici sont en fait des guirlandes de fleurs retrouvées dans les tombes, qui subsistent encore après plus de 3000 ans. Envers et contre tout. C’est dire si elles sont précieuses.

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Photo Parure florale retrouvée dans une tombe, Met – NewYork

En découvrant des machins pareils, les égyptologues font appel à d’autres types de chercheurs : des archéo-botanistes. Les restes végétaux, ils s’y connaissent ! Même si d’habitude ils se contentent d’analyser des sédiments : des petits bouts de plantes décomposées, tellement petits qu’il faut un microscope pour les observer.
Après le microscope, vient l’analyse chimique des composés des sols, là où la matière organique se dépose en couches successives pour se fossiliser.

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Le glaciologue a ses carottes de glace, le paléobotaniste, ses carottes de sédiments. L’idée est la même : retracer l’histoire de l’environnement. Mais d’un point de vue végétal : quelle plante à quel endroit, à quel moment ?
En effet, feuilles, bois, écorces, fruits se fossilisent tant bien que mal et se retrouvent dans les fonds marins ou lacustres, dans les roches aussi parfois, ou dans les sols des forêts. Ou encore la tourbe qui est carrément le produit de la fossilisation de végétaux. En milieu humide, avec peu d’oxygène, les micro-organismes comme les champignons ou les bactéries s’en donnent à cœur joie pour conserver les restes de plantes. Ils font tellement bien leur boulot, qu’on peut y trouver des macro-restes de plusieurs milliers d’années.
Mais en général, dans les sols étudiés, il ne reste pas grand-chose de macro. C’est plutôt le micro qui l’emporte.

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La vedette : le pollen. Les archéo-botanistes doivent en rêver la nuit. Le pollen est le rhinocéros du monde végétal. Grâce à sa carapace, l’exine, il résiste à de nombreuses dégradations chimiques et biologiques et, s’il ne germe pas, peut parcourir des milliers d’années jusqu’à se retrouver sur la table de laboratoire d’un archéo-botaniste, qui se mue alors en paléopalynologue (étude des pollens fossiles) et en profite pour lui donner un petit nom à ce pollen. Car sa taille, de 2 à 200 micromètres, et les sculptures que forment sa surface permettent de préciser le groupe végétal (famille ou genre) et parfois même l’espèce.

Et c’est ainsi qu’armés d’analyses moléculaires, d’ADN, de pollens et de carottes de tout un tas de micro-restes, l’archéo-botaniste redessine la végétation du passé. En milieu naturel, il se contente de tracer globalement l’histoire de l’environnement végétal et fait le lien avec le climat passé.

Sur les sites archéologiques tels les anciennes cités égyptiennes, c’est plus ardu. Les Dexter de l’archéologie utilisent alors non seulement les informations microscopiques mais aussi les vestiges, peintures, textes et images satellites pour retracer les routes de commerce, déterminer le rôle et le lien entre les différents sites.
Du travail d’orfèvre.

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Main du pharaon Akhénaton offrant une branche d’olivier aces ses fruits au dieu Aton. Nouvel Empire, XVIIIe dynastie, règne d’akhenaton (v. 1353-1336 av. J.C.) Metropolitan museum of Art, New York

Il s’agit de trouver quel type de cueillette, d’agriculture et de végétation.
C’est important. Cela permet de savoir quelles plantes étaient connues. Et parmi ces plantes, lesquelles étaient achetées ailleurs ou cueillies ici, lesquelles étaient consommées en potion médicinale ou offertes dans les rituels spirituels. Et de fil en aiguille, tous les éléments trouvés se tissent pour nous offrir un tableau plus précis de la civilisation passée, son économie, ses liens avec les voisins, ses pratiques agricoles (jardin ou cueillette sauvage ? stockaient-ils les graines ? se chauffaient-ils au bois ?), ses connaissances médicinales et ses croyances religieuses.
Rien que ça.

Le jardin égyptien

Les archéo-botanistes accompagnés d’égyptologues nous apprennent alors tout un tas de choses sur l’ancienne Egypte. Cette civilisation, qui s’est développée le long du Nil et dont l’âge d’or du Nouvel Empire se situe de 1539 à 1077 avant JC., entretient un lien étroit avec le fleuve. Chaque année lors de ses crues, le Nil apporte un limon volcanique fertilisant le sol. L’Egypte se transforme alors en un long ruban vert de terres cultivables.
Mais ce ruban vert n’est pas la seule terre exploitée. Les pharaons, les prêtres ou les nobles, bref l’élite de la civilisation égyptienne, s’attachent à cultiver des jardins. Ou plutôt à les faire cultiver par des jardiniers. Le jardin égyptien est un enclos qui comporte en son sein un bassin rectangulaire ou en forme de T. Bordé de papyrus et empli de nénuphars bleus et blancs, le bassin est le centre d’un jardin d’arbres et de fleurs, palmiers, dattiers, figuiers, grenadiers, mandragore, vignes, dont l’agencement est composé avec soin et symétrie. Ce lieu utile grâce à sa fraîcheur et à son approvisionnement en fruits est aussi beau, agréable et calme.

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Sa symbolique est en fait très forte. C’est un lieu protégé des caprices du Nil, dans lequel l’homme contrôle l’irrigation. Notamment il représente le besoin constant de maîtriser l’environnement et de vaincre le chaos. Tout ceci, on le sait grâce à la symbolique des éléments du jardin.
Symétrique, il est principe d’équilibre, personnifié par la déesse Maât.
Le bassin central représente le marais originel, là où la vie a émergé. Cet élément régénérateur possède les germes de vie, mais est aussi une représentation du chaos et du néant. Il est habité par Hâpy, déesse incarnant la crue du Nil. Bon nombre des plantes présentent dans le jardin abritent aussi des divinités, mêlant des fonctions nourricières, régénérantes et excitantes.
D’ailleurs les Egyptiens aimaient à offrir des bouquets de fleurs aux senteurs et aux saveurs aphrodisiaques.

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Vous ne verrez plus les laitues comme avant !

Leur goût pour les jardins est tel que dans les tombes thébaines, ils disposent des bouquets et enduisent les murs de peintures représentant des jardins. Sources d’eau, de nourriture et d’énergie vitale sexuelle, ces symboles aident à la survie des défunts dans l’au-delà.
C’est grâce à ces peintures, mais aussi aux textes religieux, poétiques ou médicaux et aux fouilles et images aériennes que les archéo-botanistes ont pu appréhender la place du jardin dans l’univers physique, mental et religieux.
Plus rarement, des restes végétaux, les couronnes et guirlandes de fleurs disposées sur les tombes, ont traversé les siècles jusqu’à nous.

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Branches de figuier sycomore de la momie de Kent/Qen. Elle était complètement entourée de branches de cet arbre. XVIIIe dynastie, règne de Thoutmosis III, v. 1479-1425 av. J.C. Musée botanique de l’université de Zurich.

La paléoclimatologie

Vous vous souvenez de la carotte ?  Dans la petite salle d’exposition du jardin botanique, à ses côtés, on trouve également une carotte lémanaise. L’expo se termine en effet sur la comparaison des climats et végétations de l’Egypte Ancienne et d’ici, dans l’arc lémanique, de -16.000 à nos jours. Des ères glaciaires et inoccupées à la « colonisation » par les hommes, les espèces d’arbres ont évolué. De nouvelles ont pu prendre place avec les changements de climat, d’autres ont été apportées par les hommes. Une façon de rappeler que l’écosystème modelé par les hommes et le climat est en perpétuelle modification et interaction.

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Pour les 100 dernières années, il y est fait mention des mesures de Césium-137. C’est le petit truc des chercheurs pour dater et calibrer l’analyse de la période moderne autour de 1945-50. Car qui dit moderne dit « essais atomiques ». On peut aussi observer la courbe de variations de la température moyenne et les prévisions futures, faites à partir des analyses passées et des modèles informatiques.

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Des graphiques à mettre en parallèle avec l’évolution de la température moyenne globale, grâce à cette géniale infographie vue sur xkcd (visible à la fin de l’article).

A la sortie de l’exposition, j’ai pris le temps de me balader dans le jardin, d’observer les différentes espèces d’arbres et de plantes, d’admirer les abeilles dans leur ruche transparente et de savourer la vue sur les Alpes et le lac Léman.

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Les jardins égyptiens étaient des sanctuaires où les hommes pouvaient, à force d’effort et de travail, modeler la nature à leur goût et la préserver, tout en ayant conscience de la fragilité de ces lieux face aux fluctuations météorologiques et climatiques. Les jardins et les parcs d’aujourd’hui, qu’ils soient maraîchers, botaniques ou publiques, c’est aussi un peu cela. Et l’exposition rend un très bel hommage aux jardins des Egyptiens à nos jours, ainsi qu’aux jardiniers, artisans et artistes et aux chercheurs qui œuvrent pour reconstruire le passé.

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One thought on “Cultiver son jardin”

  1. Encore une fois merci pour ce nouvel article réjouissant, fort instructif, lisible et pertinent.
    Et vous signaler un petit bug au passage en fin d’article pour une image que WordPress n’affiche pas, se contentant d’en signaler l’existence par un laconique « p1050683 ».
    Cordialemnt

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