Elissa et Elizabeth

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Femme qui en jette, psychologie, sciences de la vie

Elizabeth est une professeure respectée. Lunettes sur le nez, microscope sur les lunettes, elle étudie l’infiniment petit. Les cellules qui composent les créatures vivantes peinent à lui cacher leurs secrets. De Tasmanie où elle est née en 1948, jusqu’aux Etats-Unis, elle a trimballé ses bagages et son cerveau. Des échecs de ses initiatives, rien ne se saura. Mais on ne gagne pas un prix Nobel sans goût pour l’exotisme et le risque. Car oui, Elizabeth Blackburn reçoit en 2009 le prix Nobel de physiologie ou médecine pour la découverte réalisée avec Carol Greider de la nature moléculaire des télomères et de la télomérase. Les uns, gardiens de l’ADN, sont comme une horloge qui décompte les heures à venir, l’autre, une enzyme ribonucléotide, est la copine sympa qui remonte l’horloge un coup de temps en temps. Comment ils agissent et pourquoi ? Tout cela reste plus ou moins mystérieux, mais leur découverte a permis un bond en avant gigantesque dans la compréhension des mécanismes de mort cellulaire, de vieillesse, et des cancers, maladies déréglant le fonctionnement de ces mécanismes. Les télomères sont littéralement des mesures de l’âge biologique du corps, puisqu’ils diminuent à chaque division de l’ADN. A chaque reproduction cellulaire. Lorsqu’il n’y a plus de télomère, les cellules n’ont plus confiance en l’ADN et stoppent leur multiplication. La télomérase, au contraire, empêche la mort cellulaire. Lors de cancer, une augmentation de son activité est observée. Le développement de molécules inhibant le fonctionnement de la télomérase est donc une possibilité de traitement contre ces maladies.

Entourée de ses machines et tubes à essais, Elizabeth est une biologiste pure souche, mais c’est une femme avant tout. Alors quand Elissa, jeune post-doctorante culottée et ingénieuse, débarque en 2000 dans son bureau avec son diplôme de psychologie sous le coude, pour lui parler de l’effet du stress causé sur les mères s’occupant d’enfants malades chroniques, elle ne l’envoie pas chier directement. Elle l’écoute. Elissa a une idée folle, le genre de trucs que personne n’oserait dire tout haut de peur des moqueries. Elle pense que le stress a un effet sur l’organisme. En quelque sorte, ces émotions insidieuses et intenses que l’on ressent marquent notre corps, lui laissent une cicatrice indélébile. La psychologie influe sur la biologie. Et elle pense qu’au fin fond des cellules, les télomères sont peut-être porteurs de la cicatrice.

Evidemment, Elizabeth pense que c’est quand même un peu impensable. Mais dans le doute et par curiosité, elle se lance dans l’expérience. Entremêlant études psychologiques et mesures de télomères et télomérase, deux groupes de 58 femmes ont été méticuleusement constitués pendant 4 ans, comme un premier essai. Et avec les résultats de l’étude, survient l’impensable. Oui, les télomères des femmes stressées sont significativement beaucoup plus courts. Comme si élever un enfant chroniquement malade faisait vieillir deux fois plus vite.

Impensable c’est ce que se disent aussi les autres scientifiques. La publication des résultats en rendra plus d’un méfiant. Mais le doute et le scepticisme de la communauté se calme peu à peu, suite aux nombreuses expériences reproduisant les mêmes résultats, et tout le monde finit par adhérer à cette nouvelle science, maintenant très populaire, de l’épigénétique et du mélange sciences humaines et sciences dures.

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Elissa Epel est maintenant professeure respectée à San Francisco. Entourée de médecins et d’infirmières, elle gère de nombreuses études, avec pour objectif de diminuer le stress et améliorer la vie des femmes enceintes. L’intérêt ? Avoir des enfants en meilleure santé et mieux dans leur peau. Puisqu’il a été prouvé qu’il n’y a pas que les gènes qui sont transmis à la naissance, mais également des télomères plus ou moins longs. La doctrine Un corps sain dans un esprit sain prend tout son sens. A quoi on pourrait allègremment ajouter « un bébé sain dans une maman saine ». 

Elissa et Elizabeth continuent aussi leur collaboration fructueuse en s’intéressant aux effets de la méditation comme réducteur de stress. Et là, quand une biologiste et une psychologue entrent, main dans la main, dans le panthéon de la spiritualité, forcément ça crée des remous. En 2013, elles ont suivi un groupe parti méditer dans le Colorado. Après 3 mois de cours, les mesures donnaient 30% de télomérase supplémentaire qu’un groupe équivalent n’ayant pas suivi le cours. Plusieurs études pilotes ont donné des résultats similaires. Ces études sont des premiers essais mais déjà, elles sont soit encensées, soit incendiées. D’autres chercheurs encore sont faussement indifférents, plaidant que ces recherches ne peuvent pas être suffisamment rigoureuses lorsqu’on s’attaque à des questions aussi “vaporeuses”. N’ayant rien d’une biologiste, je ne peux pas juger leur travail, mais il est assurément exempt de toute religion et se concentre sur une forme de méditation dite de pleine conscience : ne pas ressasser le passé ou organiser le futur, garder l’esprit sur l’instant présent, respirer, … Elizabeth, bien au fait des critiques, n’en fait qu’à sa tête. « Ten years ago, if you’d told me that I would be seriously thinking about meditation, I would have said one of us is loco », avoue-t-elle dans une interview du New York Times. Pouvoir aider des femmes, impacter sur des vies réelles et non pas uniquement observer des cellules au microscope est pour elle un accomplissement, une récompense. Et tout cela grâce au toupet et au génie d’une jeune psychologue qui a eu le courage de frapper à sa porte une dizaine d’années auparavant. 

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 Saccharomyces cerevisiae telomerase RNA

Elissa et Elizabeth sont bien des femmes qui en jettent. N’ayant que faire des « qu’en dira-t-on », elles osent garder l’esprit ouvert, le combinant avec leur justesse scientifique, pour s’attaquer à des questions différentes, exotiques et pratiques. Le genre de femmes qui font oublier tous les contes pour enfants car c’est beaucoup plus fun et passionnant de devenir une chercheuse altruiste qu’une princesse !

Source : Can meditation really slow ageing?, On Mosaic.

A lire : Guide des métiers pour les petites filles qui ne veulent pas finir princesses.

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2 thoughts on “Elissa et Elizabeth”

  1. Et si Einstein avait été une femme …
    Mon esprit programme depuis la naissance par 3000 ans de sciences phallocrates en tressaille.
    Et pourtant cette géniale intuition avait tout pour être féminine et je prends conscience que l’humanité s’est bêtement privé de la moitié de ses découvertes jusqu’à aujourd’hui.
    Comment la psychologie, voie de garage pour chercheurs avortés a t’elle pu enfanter ce Nobelisable ?
    L’inter discipline est l’avenir des sciences et la femme celui de l’homme si elle ose son 6eme sense .

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