Ménage à trois

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pensée du mois, Politique

Quelle est la place des chercheurs dans notre monde actuel ?
Notre société capitaliste, qui repose sur le progrès technique et scientifique, se trouve à un tournant. Les modifications climatiques, les profonds bouleversements des écosystèmes, l’explosion récente des outils numériques modèlent une société qui, d’une part, a peur du futur, et qui, d’autre part, n’a peut-être jamais eu accès à autant de confort et de liberté. Alors, nous aimerions que le temps se suspende, qu’on en reste là. Les problèmes complexes à venir en dépassent plus d’un. Gérer ces possibles futurs catastrophiques nécessitent l’aide d’experts avertis … et scientifiques.
Plutôt que de créer des liens uniquement avec les politiciens, comme c’était le cas dans les années de guerre, la tendance est au ménage à trois : politique, science, société. Voici quelques petites explications sur les nouveaux métiers de conseillers scientifiques en politique !

La science infuse de diverses manières dans la société : par les médias, par la Fête de la Science (courez-y, c’est maintenant), par les nouvelles inventions technologiques… Mais les chercheurs sont une « race » qui s’isole volontiers, ne voulant pas subir l’influence de lobbys en tout genre. Ils veulent faire de la science indépendante et juste. Et ils ont bien raison.
Cependant, ils ont besoin d’argent pour mener à bien leurs projets, en s’achetant des équipements expérimentaux de pointe, et en embauchant ingénieurs, techniciens et doctorants… Alors, leurs liens avec les politiciens, premières sources de revenu, sont parfois ambigus.

On se souvient notamment de la Seconde Guerre Mondiale, qui a aidé à l’industrialisation massive de la pénicilline et qui a permis des conditions exceptionnelles aux laboratoires anglais travaillant sur le décryptage des codes secrets de communication allemands. Cela a donné naissance à la théorie de l’informatique et au premier ordinateur grâce au célèbre génie de Turing. Rien que ça !
La guerre froide, autre exemple. Pour bien comprendre les liens difficiles entre recherche et politiciens de cette époque, il vous faut absolument lire l’excellent livre « Un animal doué de raison », de l’écrivain français Robert Merle. Ecrit en 1967, il nous raconte les recherches sur la communication des dauphins qui intéressaient fortement les militaires.

Dans ce livre, à l’aide d’un long apprentissage et d’une recherche poussée, les dauphins sont capables de comprendre et de parler l’anglais. Dès que ces résultats sont médiatisés, les militaires veulent s’en emparer. Nous suivons alors la bataille des chercheurs pour que leur travail ne soit pas utilisé au service de la guerre.

La frontière entre réalité et imaginaire est floue, le récit ayant été très certainement inspiré par John Lilly, médecin neurologue spécialiste des cétacés. Et puis, à l’époque où le livre a été écrit, force est de constater que les dauphins étaient bel et bien utilisés pour poser des bombes sur les territoires ennemis, ou pour détecter des intrus venant par les eaux. Aujourd’hui encore, toutes les recherches sur les dauphins et la communication sont couvertes de secret politique. Pourtant, il existe toujours une base militaire en Crimée où les dauphins sont entraînés à tuer.
Robert Merle adopte ici une écriture difficile : la ponctuation ne suit pas les règles habituelles. Mais après un temps d’adaptation, elle devient somptueuse, et son histoire est magnifique ! Elle nous parle d’une période faste pour les chercheurs mais aussi particulièrement complexe. Comment garder son indépendance tout en ayant les moyens suffisants pour mener à bien ses recherches ?

Ainsi, de grandes avancées scientifiques ont eu lieues parce que les politiciens y ont mis les moyens et parce que certains chercheurs se sont pris au jeu. Mais ces époques lointaines font aussi apparaître les chercheurs comme des jouets aux mains des gens de pouvoir qui utilisent leur travail comme bon leur semble.
Depuis, les temps ont changé. L’heure est au ménage à trois. La démocratie peut-être, mais surtout les problèmes actuels, autant économiques que géopolitiques, imposent aux politiciens plus de doigté et d’expertise. Par exemple, comment les maires des communes alpines bénéficiant des stations de ski envisagent la fonte des neiges et ses répercussions catastrophiques sur l’économie locale ? Au niveau des communes, mais aussi au niveau international, de nombreuses questions sont posées à la classe politique, bien souvent, démunie : épidémies, écosystème, climat, santé, génétique etc.
De nouveaux métiers apparaissent alors. Les chercheurs se mettent à faire de la politique. Ou plutôt, ils assistent les politiciens dans leur prise de décision, aident au bon financement de la recherche et participent aux campagnes de communication afin de mieux informer les populations.

Directeurs d’Académies des sciences ou d’autres instituts scientifiques majeurs, conseillers auprès des ministres ou auprès de la Commission européenne, ils sont très souvent des chercheurs reconnus, qui n’ont pas eu peur de créer des liens avec la politique. Leur but n’est pas de vendre leurs travaux, mais d’infuser la science vers la société en améliorant le financement, la communication et l’impact des sciences. Pour que les progrès technologiques profitent au plus grand nombre.

Etre conseiller scientifique, c’est loin d’être facile, surtout en temps de crise. Leur travail comporte son lot de défis : gérer les contextes politiques tendus, faire face à l’obscurantisme de la société, et plus étonnamment secouer les chercheurs. Ainsi, dans cet entretien avec le conseiller scientifique du Premier ministre néo-zélandais, les chercheurs en prennent un peu pour leur grade : « Science has been very individualistic and competitive, and here we are saying we want you to hold hands and work together across institutions. « 

Ces drôles de chercheurs se sont réunis, fin août en Nouvelle-Zélande, lors de la première conférence dédiée à l’expertise scientifique au service des gouvernements. Si le sujet vous intéresse, plusieurs des présentations sont disponibles et téléchargeables ici.

Il est essentiel, dans notre société techno, de bénéficier de l’expertise de chercheurs avertis. Parce que ces êtres de l’ombre se battent pour marier science, politique et société, ils réveillent le chercheur qui sommeille en chacun de nous.
Pourvu que les noces durent !

 
 
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