Saison Brune

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économie, Bande dessinée, géophysique, Politique, Système Terre

Dans le Montana, il existe une saison brune, hésitante, oscillant entre hiver et printemps. Preuve que le climat a aussi ses périodes d’hésitations. Des variabilités saisonnières aux variabilités climatiques, il n’y a qu’un livre, ou plutôt une Bande Dessinée. Saison Brune est un ouvrage urgent, qui traite des changements climatiques, de leurs conséquences dramatiques et des solutions possibles. Même si sa parution date de mars 2012, il est encore et toujours d’actualité. L’auteur Philippe Squarzoni réussit le pari fou d’aborder ce sujet sensible, sous toutes ses facettes, et à mille lieux des idées reçues. Ainsi, il décrit notre société telle qu’elle est. Une société consciente des crises à venir, mais qui préfère en profiter tant que c’est encore possible. On est très loin des climato-sceptiques, mais aussi très loin des adeptes naïfs d’une sobriété heureuse. Philippe Squarzoni ne nous prend pas pour des cons, et c’est ce qui fait la force de ce livre. Très noir, oui, mais courageux.

Saison Brune est une somme de plus de quatre cent pages ! C’est tout à la fois une mine d’informations précieuses et une réflexion synthétique, une enquête auprès des climatologues et des économistes, un documentaire, un questionnement. Cet exercice difficile, pour ne pas dire casse-gueule en bande dessinée, réussit à nous tenir en haleine grâce au « montage », très librement inspiré du cinéma. L’auteur maîtrise le rythme en superposant avec subtilité chiffres en tout genre et ressentis émotionnels. Ces instants bienvenus de calme ancré dans le réel aèrent le récit. Ils permettent de prendre le temps d’assimiler les informations abstraites et de les mettre en lien avec notre quotidien. C’est aussi une enquête le plus loin possible de toute idéologie, car même si Philippe Squarzoni est membre de l’association ATTAC, il ne fait que présenter des faits scientifiques avérés et prouvés. Ainsi, au travers de six chapitres, l’auteur nous emmène de l’exploration d’une science à l’exploration d’une société. 


Les deux premières parties expliquent tout d’abord ce qu’est le climat, comment il est étudié, et comment sont évaluées les modifications causées par l’activité humaine. La température moyenne globale augmentera d’au moins deux degrés d’ici à 2100 par rapport au niveau préindustriel ! Le dernier rapport du GIEC confirme les prévisions passées et est encore plus pessimiste. Selon Jean-Marc Jancovici, spécialiste des questions énergie et climat, « le scénario catastrophe ne se distingue pas beaucoup de la voie que nous suivons actuellement« .

Puis les deux chapitres suivants nous parlent du futur. Le monde change perpétuellement, alors deux petits degrés de plus, la belle affaire ! Et bien, nous allons vivre sur une autre planète. Ces changements trop rapides entraîneront plus de sécheresses dans les endroits déjà secs, une hausse du niveau de la mer, des déplacements massifs de populations, la propagation de maladies nouvelles, d’épidémies, et une baisse drastique de biodiversité. La réduction de la biodiversité aura des conséquences dramatiques sur nos assiettes et l’épuisement des ressources fossiles et minières qui sont à la base de nos modes de vie affaiblira d’autant plus notre capacité d’adaptation. Tous ces effets, se combinant bien sûr, risqueront de provoquer des déstabilisations majeures en renforçant les inégalités sociales déjà existantes. Et dire que c’est le scénario le plus « optimiste » ! Alors, oui, les régions tempérées comme la nôtre seront dans un premier temps gagnantes. Mais pendant combien de temps ? Nous aimerions croire pouvoir arranger les choses, les contrôler un tant soit peu. Mais devant l’ampleur des bouleversements à venir, que valent nos petites actions quotidiennes et individuelles ?


« Souvent, quand on ne sait pas attaquer un problème, on parle d’autre chose« , dit Stéphane Hallegatte, économiste et ingénieur climatologue. Bien que chacun se doit d’agir selon ses convictions, ce n’est pas en achetant des voitures qui consomment moins que le problème sera réglé. Les véritables enjeux se jouent à un niveau institutionnel, structurel, au travers des décisions politiques. D’ailleurs, « ce n’est pas le climat qu’il s’agit de sauver. Ce qu’on veut sauver c’est la possibilité pour les sociétés humaines de vivre dignement, démocratiquement« , Geneviève Azam, économiste. Pour cela, il est nécessaire de faire le lien entre les trois impératifs sociaux, économiques et climatiques. Il n’y a pas trente-six solutions : si l’on veut s’adapter aux changements à venir tout en gardant un climat de paix et démocratie, il faut anticiper, il faut que les pays riches « payent », partagent les ressources avec les pays pauvres et réduisent leurs émissions. On ne peut pas parler de développement durable sans vouloir réduire les inégalités sociales déjà présentes. Bien sûr, il y a un tas de gens qui sont contre cette solution. Ces gens font partie des politiques, des industriels, du monde de la finance. Précisément ceux qui ont le pouvoir et aucun intérêt à le perdre. Ces gens-là nous laissent croire que nos sacrifices quotidiens et la technologie pourront sauver la mise.



Rien de très joyeux donc, mais une œuvre impressionnante. Un ouvrage que l’on ouvre encore et encore pour y puiser un chiffre ou revenir sur une notion plus difficile. Il faut prendre le temps de lire, comme Philippe Squarzoni a pris le temps d’écrire et de dessiner (5 ans de recherche). Et puis, le récit recèle de subtiles bonnes idées graphiques comme les fausses publicités succulentes sur le greenwashing ou le traitement atypique des chiffres, ancrés dans le réel plutôt que dématérialisés. Comme si l’on voulait nous faire revenir les pieds sur Terre.

Mais là où l’auteur se différencie profondément des nombreux autres écrits sur le réchauffement, c’est dans sa conclusion. Plutôt que de nous donner envie de ce changement en nous décrivant les bienfaits d’une nouvelle vie faite de sobriété et de modération, il a le courage d’être honnête avec lui-même. Selon lui, il existe encore une porte de sortie, qui se referme un peu plus chaque jour. Et on ne la prendra pas. Non, le changement sera subi. Empreint de catastrophes, de conflits. Très loin de toute démocratie. Et nos petites actions individuelles ou nos nouveautés technologiques sont loin d’être suffisantes.

Saison brune, sombre, nostalgique. Quand finit l’innocence ? Quand commence la prise de conscience ? En parallèle à cette histoire cruelle du futur, Philippe Squarzoni nous fait partager son inquiétude, ses questionnements plus spirituels sur le passage du temps, le sens de l’existence. Après une expansion sans limite, innocente, nous basculons dans une deuxième période où nous subissons les contraintes environnementales et économiques. Un peu comme dans la vraie vie, non ?! À ceci près que rien ne prouve que les civilisations soient vouées à mourir.

Saison Brune, Editions Delcourt.

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