Nomade, monade

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écrits, culture, génétique, pensée du mois, science fiction

Il y a des milliers d’années, l’Homme était nomade. De nomade à sédentaire… de sédentaire à monade.
Voilà le destin de l’Homme selon Silverberg, grand écrivain américain de science fiction.

C’était l’époque où la génétique se découvrait. L’ADN recelait les mystères de l’Homme. Ces petits bouts de code, les gênes, déterminaient toutes nos vies. Tout du moins c’est ce que pensaient les scientifiques à l’époque. Et c’est à ce moment-là, en 1971, que R. Silverberg écrivit un des classiques de la science fiction. Les Monades urbaines sont des tours de 1000 étages, enfermant chacune une société de plus de 800 000 habitants. Solution à la surpopulation, ces immeubles permettent d’abriter une grande partie de l’humanité sur une part réduite de l’espace, les 90% restant étant laissés à l’agriculture. Pour les habitants de ces tours, le monde extérieur est un mystère insondable. Personne n’y est jamais allé.
Beaucoup n’y songeront d’ailleurs pas une seule fois de leur vie. Ils ont tout ce qu’ils veulent, là, dans ces tours en quasi-autarcie. Mais pour certains, le dehors devient une obsession. Une obsession suicidaire, car vouloir sortir est puni par une justice plus qu’expéditive, qui ne semble n’avoir qu’un verdict, la mort.

Vous ne supportez plus ce grouillement de vie perpétuel, l’absence totale d’intimité, vous aimeriez vous isoler, pouvoir respirer l’air du dehors, savoir ce que c’est que de sentir la pluie effleurer vos joues … attention, vous êtes à un pas de devenir fou, violent ou suicidaire ! Et chacun de vos actes bizarre et antisocial sera une preuve supplémentaire de votre inadaptation à la vie en monade, vous approchant de plus en plus vite de votre fin.

Alors, pourquoi ? Pourquoi certains vivront toute leur vie sereinement dans la monade alors que d’autres subiront des pulsions comme venues d’un temps passé, celui où les hommes ne se marchaient pas les uns sur les autres ?
D’après un des personnages du roman, l’espèce humaine a subi une mutation génétique. La vie dans une tour surpeuplée a sélectionné, année après année, les comportements sociaux capables de survivre dans cet espace restreint. Ce qui était d’abord une nécessité est devenu naturel, inné, génétique.

Les comportements déviants seraient alors dus à des réminiscences de gênes démodés.
« Mais est-ce réellement génétique ? » lance son interlocuteur. « Comment faire la différence entre le conditionnement psychologique et une modification génétique à long terme ? »

 

Et toc. En posant ces questions, Robert Silverberg venait tout simplement d’inventer l’épigénétique avant même qu’on ne commence à décortiquer nos acides désoxyribonucléiques (ADN). Nous savons maintenant que les conditionnements psychologiques peuvent, parfois, altérer l’expression des gènes. Mais c’était loin d’être le cas lorsque ce roman a été écrit.
Il a fallu, entre temps, que l’on décode le génome humain. Ce qui en a laissé pantois plus d’un. Le livre de la Vie avait été ouvert, certes ! Mais pouvoir lire chacun de ces mots ne suffisait pas. Ce livre se révélait être en fait une sorte de dictionnaire, inestimable source dans laquelle on irait puiser des mots pour créer des phrases. Mais qui est ce « on » qui s’amuse à combiner des gènes et qui se permet d’en utiliser certains mais pas d’autres ?

L’extérieur. Les autres, l’environnement, l’air qu’on respire, les traumatismes, le manque d’affection de nos parents… 
Les scientifiques parlent d’épigénétique pour se référer à tout ce qui est transmis par les expériences vécues. Ces expériences peuvent influer sur nos organismes, activer ou désactiver certains gènes, et modifier profondément nos vies. Voilà pourquoi les trajectoires de deux jumeaux peuvent dévier fortement. Ces marquages des gènes sont parfois même transmis aux enfants. Ainsi, des souris mal aimées par leur mère vont subir l’inhibition des gènes régulateurs du stress et devenir plus anxieuses pour le reste de leur vie, et transmettre par la même occasion ce comportement à leur progéniture. Cependant, ces altérations ne modifient pas le patrimoine génétique et ont donc un caractère réversible.

A l’heure actuelle, le monde de la recherche ne comprend pas encore très bien tous ces mécanismes et l’épigénétique est au centre de nombreuses questions.
Ce que nous montre Silverberg c’est que, mutation ou altération, nos vies sont au moins autant conditionnées par la société et la culture que par les gènes. Toujours pas convaincus ? Alors, supposons qu’il existe un gène du nomadisme ! Si vous le portiez, seriez-vous pour autant capables de vivre en nomade ?

 

Robert Silverberg nous immerge dans une société dérangeante qui intrigue. Il se sert de cette histoire pour aborder simplement des questions complexes qui tracassent aujourd’hui encore de nombreux spécialistes : biologistes, psychologues, sociologues, philosophes. Avec son style élégant, radical et incisif, Robert Silverberg nous aide à nous poser de bonnes questions, ce faisant il réveille le chercheur qui est en chacun de nous.

 

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