Le dogme et le doute

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écriture, humour, pensée du mois, philosophie

Bis !

Et si après la mort, nous revivions la même vie, mais à l’envers ? De la vieillesse jusqu’à la naissance…
Et si nous la revivions « par catégorie », par tranche : dormir trente ans d’affilée, et puis ne plus jamais dormir pour le restant de nos jours ?
Et si nous étions, en fait, des instruments de mesures ultra-perfectionnés posés sur Terre par un être extra-terrestre dans l’intention de cartographier l’ensemble de la Planète ? Les données seraient récupérées une fois notre mort venue. Mais c’est sans compter sur notre narcissisme et nos errances sentimentales qui nous condamneraient à mesurer toujours les mêmes données inutiles. De quoi déprimer nos concepteurs…

Quelles drôles d’idées, non ? 
David Eagleman en a un paquet comme ça. Quarante plus exactement. Ce neuroscientifique, qui a déjà fait l’objet d’un post – Incognito -, a réuni quarante petites histoires décrivant un possible au-delà, sous la forme d’un recueil de nouvelles, intitulé Bis (Sum en anglais).

L’écriture est anglo-saxonne, concise, précise, satirique. Chaque nouvelle fait au plus quatre pages et en quatre pages, David réussit à tordre chaque idée jusqu’à l’absurde pour en faire sortir ce qu’il y a d’abject. Un petit bijou d’humour noir bien concentré. Il nous révèle ainsi que, peu importe la mort que l’on mènera, elle aura toujours des mauvais côtés. De quoi avoir une envie subite de profiter des bons côtés de la vie ! 
Bis : des nouvelles qui se dégustent comme le carré d’un chocolat suave se mêlant à la saveur d’un café noir. À lire et à relire un peu chaque jour.

Mais le scientifique frappe plus fort qu’il n’y paraît. Au travers de son imagination débordante, nous percevons une profusion des possibles. Et nos vies paraissent, par comparaison, bien ennuyeuses. Pourquoi n’a-t-on donc pas imaginé tous ces différents futurs auparavant ? Ce livre nous fait réaliser, oh combien, nous ressassons toujours les mêmes quatre scénarios, la même dizaine de « happy ends ». Nos vies après la mort ressemblent à nos vies : pauvres et gouvernées par les dogmes culturels et religieux.
Chaque religion qui existe sur Terre est fondée sur des croyances passées qui sont maintenant incompatibles avec nos connaissances, toujours plus précises. Nous en savons trop pour nous engager dans une quelconque religion.
La seule alternative est-il de ne croire en rien ? Pour David Eagleman, c’est tout le contraire. Nous pouvons croire en plusieurs hypothèses, imaginer des scénarios différents mais tous possibles. Le progrès scientifique a beau repousser encore et encore les limites de la connaissance, celles de notre ignorance ne bougent pas d’un iota. Certains diraient même « Plus nous en savons, moins nous en savons ». Le neuroscientifique en sait quelque chose, car comme tous les chercheurs, il sait que répondre à une question scientifique l’amène à se poser deux, trois, peut-être dix nouvelles questions. Nous en savons trop peu pour ne croire en rien. Là où la connaissance s’arrête, les croyances commencent.
Mais David Eagleman voudrait que tout un chacun agisse en scientifique : savoir vivre dans le questionnement et le doute, tenter de démêler les scénarios les plus plausibles, tout en sachant, qu’un jour, peut-être, une découverte invalidera tous les scénarios imaginés avec nos connaissances limitées. Le chercheur est même allé jusqu’à « créer » une philosophie, le possibilianisme, qu’il prêche un peu partout. Son mot d’ordre : « ni athée, ni théiste … mais entre les deux » ! 

En valorisant la remise en question, mais toujours en quête de vérité et de justesse d’esprit, David Eagleman réveille le chercheur qui est en chacun de nous.

Bis, en français, c’est par ici, en anglais c’est par .
Et parce que l’hiver arrive doucement et que je crains pour votre moral, voici rien que pour vos yeux l’intégralité d’une de ses nouvelles :

1 – Somme

Dans l’au-delà, vous revivez votre passé. Mais, cette fois, la distribution des événements s’avère différente : vos faits et gestes sont regroupés selon le vieil adage « qui se ressemble, s’assemble ». Exemples ?
Vous roulez pendant deux mois pour trouver une place dans votre rue et passez sept mois à faire l’amour. Vous dormez trente ans à poings fermés. Pendant cinq mois, assis sur le trône, vous feuilletez des magazines.
Vous totalisez vingt-sept heures de souffrances pendant lesquelles fractures, accidents de voiture, balafres, accouchements se succèdent. Une fois la série noire terminée, vous n’avez plus à vous inquiéter de rien.
Ce qui ne veut pas dire que tout soit rose. Vous sacrifiez six jours à vous couper les ongles. Quinze mois à chercher des objets perdus. Dix-huit mois à faire la queue. L’ennui prend deux ans de votre vie, que vous soyez assis dans un bus à regarder distraitement par la fenêtre, coincé dans un aéroport ou mis en attente au téléphone. La lecture occupe une année entière. Si vous avez mal aux yeux et envie de vous gratter, impossible de vous laver en dehors de ce marathon hygiénique que représentent les deux cents jours impartis à votre séance de douche. Vous consacrez deux semaines à vous interroger sur l’au-delà. Une minute à vous rendre compte que vous êtes en train de vous casser la figure. Soixante-dix-sept heures à tout embrouiller. Une heure à vous apercevoir que vous avez oublié un nom. Trois semaines à comprendre que vous êtes dans votre tort. Deux jours à mentir. Six semaines à attendre que le feu passe au vert. Sept heures à vomir. Quatorze minutes à connaître une joie absolue. Trois mois à faire la lessive. Quinze heures à apposer votre signature. Deux jours à nouer vos lacets. Soixante-sept jours à avoir le cœur brisé. Cinq semaines à vous perdre en conduisant. Trois jours à calculer les pourboires que vous allez verser aux serveurs. Neuf jours à prétendre que vous savez de quoi vous parlez. Deux semaines à compter votre argent. Dix-huit jours à inspecter le contenu de votre frigo. Trente-quatre jours à vous morfondre. Six mois à regarder les pubs à la télé. Quatre semaines à réfléchir en vous demandant si vous n’avez pas mieux à faire. Trois ans à avaler de la nourriture. Cinq jours à manœuvrer boutons et fermetures Éclair. Quatre minutes à vous demander ce que serait votre vie si vous changiez l’ordre des événements. Dans cette partie de l’au-delà, vous imaginez une vie qui ressemblerait à votre vie passée sur Terre et cette pensée vous comble : une vie où les épisodes, très courts, sont divisés en petites bouchées, où les moments ne durent pas, où vous avez le plaisir de sauter d’un événement à un autre, comme un enfant jouant à la marelle sur le sable chaud.

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